La loi du 19 mars 1946, a fait des colonies de Martinique, Guadeloupe, La Réunion et Guyane juridiquement des départements français.
À l’époque, les défenseurs de ce nouveau statut dit « d’assimilation » expression plutôt mal choisie, avaient mis en avant l’égalité des droits entre les populations de ces territoires et celle de la « métropole » autre expression à consonnance coloniale.
L’économie de plantation et la traite négrière
La Guadeloupe et la Martinique furent officiellement conquises par la France après le débarquement de 1635. En près de deux siècles ces deux îles sont passées par différentes péripéties guerrières entre Anglais et Français surtout, pour finalement rester « françaises » jusqu’à nos jours.
Les peuples autochtones Kalinagos décimés, la traite négrière transatlantique entre l’Afrique et les Amériques devint le principal fournisseur de main d’œuvre pour les plantations de canne à sucre. L’espérance de vie d’un esclave ne dépassait pas 30 ans.
En 1848, après l’abolition de l’esclavage, les anciens esclaves sont devenus des travailleurs salariés, sous-payés, des esclaves modernes. Leurs anciens maîtres, eux, ont été indemnisés par l’État français pour chaque esclave affranchi. Ils sont restés dominants en devenant des patrons capitalistes, maîtres d’industrie dans le sucre et le rhum. L’exploitation capitaliste et coloniale a remplacé l’exploitation esclavagiste.
Après l’abolition, l’exploitation et la misère
La Martinique, la Guadeloupe, La Réunion et la Guyane constituaient en 1946 les plus vieilles colonies de l’empire colonial français par rapport aux colonies d’Afrique et d’Asie.
Au début du 20ème siècle, la majorité de la population vivait dans une profonde misère. Certains travailleurs de la campagne vivaient dans des « cases à nègres » faites de gaulettes tressées et de toits de paille de canne puis, plus tard, de planches et de tôles ondulées, construites sur les terres du patron de l’habitation.
Les mauvaises conditions d’hygiène, les maladies intestinales, faisaient des ravages parmi les enfants. Les maladies dites tropicales (paludisme, pian, filariose) étaient courantes.
Les salariés des villes n’avaient pas un sort tellement plus enviable. La plupart vivaient dans de petites cases entassées par dizaines dans des « cours », les « lakou » dans une promiscuité qui favorisait toutes sortes de maladies et de conflits personnels. Après chaque crise de l’industrie sucrière, le chômage grandissait et poussait des campagnards vers les villes, accroissant la misère.
L’assimilation, la fin de tous les maux ?
Les socialistes et les communistes antillais et réunionnais (membres du Parti communiste français, PCF) ont proposé et défendu la loi de départementalisation.
L’influence des communistes sur la classe ouvrière au sortir de la Seconde Guerre mondiale les a placés à la tête des principales luttes sociales aux Antilles. Ce sont eux qui ont créé et dirigé la plupart des syndicats d’ouvriers et de fonctionnaires. En Martinique, c’est Aimé Césaire qui, en tant que député du PCF, fut le rapporteur et le défenseur de la loi de départementalisation.
Les travailleurs leur ont fait confiance quand ils ont présenté « l’assimilation » comme la voie pour sortir de l’oppression sauvage et bénéficier de quelques lois sociales en vigueur ou censées l’être en France.
Mais c’était une illusion : l’assimilation ne porta pas les fruits importants et rapides qu’ils en espéraient. Les partis communistes issus de la révolution russe de 1917 n’étaient plus révolutionnaires depuis bien longtemps. Ils n’aspiraient plus au renversement du système capitaliste et à l’expropriation de la bourgeoisie. Leurs perspectives politiques se résumaient à calmer la colère populaire et à conquérir de nouveaux postes électoraux.
Il a fallu attendre les années 1960, la vague de décolonisation en Afrique et en Asie, la guerre d’indépendance de l’Algérie, pour que l’État français se décide à investir pour éliminer le trop grand sous-développement, la trop grande misère de ses plus anciennes colonies. C’était le prix à payer pour éviter aussi l’essor de mouvements indépendantistes dans ces territoires.
De grands travaux ont été entrepris pour construire des logements sociaux et collectifs afin de « décaser » des milliers de travailleurs et leur offrir des conditions de vie plus décentes, l’électricité, l’eau courante et le tout-à-l’égout.
À Fort-de-France et Pointe-à-Pitre, des quartiers populaires plus modernes sont sortis de terre.
Concernant les avantages sociaux des travailleurs, la départementalisation n’a pas permis d’office une égalité entre les travailleurs antillais et français. Il a fallu des luttes et des grèves pour imposer l’accès à la Sécurité sociale, aux droits syndicaux, au même salaire minimum, notamment dans l’agriculture. La prime de vie chère de 40% a été gagnée en 1953 après trois mois de grève en Martinique, Guadeloupe et à la Réunion. Avant 1953, cette « prime de chaleur » bénéficiait uniquement aux fonctionnaires venus de l’Hexagone.
Ces grèves et émeutes furent réprimées dans le sang en 1925, 1952, 1954, 1961, « en mai 67 », en 1974 en Martinique et en Guadeloupe. Réprimées par des procès coloniaux retentissants comme celui des jeunes Martiniquais de l’OJAM (organisation de jeunesse anti-colonialiste martiniquaise) en 1964, des Guadeloupéens du GONG en 1968.
Ce sont ces luttes qui après un demi-siècle ont permis d’obtenir des changements sociaux favorables aux masses pauvres.
La politique non communiste des partis communistes liés à l’URSS
On peut dire que la « lutte pour l’égalité des droits » prônée et dirigée par les partis communistes de ces colonies a été un succès. Mais ce n’était que « la lutte pour l’égalité des droits » et non pas la lutte révolutionnaire contre la domination capitaliste.
Lorsque l’histoire nous montre la puissance politique de ces partis à l’époque, la force des luttes, des grèves générales, leur caractère offensif, oui, une autre voie était possible. Lorsque l’histoire nous rappelle à quel point leurs dirigeants de l’époque, étaient adulés par les masses travailleuses, oui une autre voie était possible. Les Aimé Césaire, Rosan Girard, Vergès père et fils auraient, s’ils avaient été de vrais révolutionnaires communistes, proposé aux travailleurs la voie de la révolution sociale. Au lieu de cela ils ont dévoyé le potentiel révolutionnaire des masses de l’époque vers la voie de garage de la seule lutte pour l’égalité des droits et de la départementalisation. En un demi-siècle ils ont obtenu des résultats, certes mais….
Le bilan
Quatre-vingt ans plus tard, les départements d’Outre-mer accusent toujours un retard de développement par rapport à l’Hexagone.
Tous les fléaux sociaux y sont plus élevés : le chômage et la précarité deux fois plus importants, la vie chère, les salaires plus faibles, le taux d’illettrisme plus élevé, la mortalité infantile et maternelle plus élevée…
En revanche, la bourgeoisie locale dite « békée » pourrait tirer un bilan très satisfaisant de cette départementalisation. L’État français et l’Europe sont complices de la vie chère imposée par ces grands groupes békés qui siphonnent l’argent public à coup de millions d’euros de subventions par an. À titre d’exemple, le groupe Bernard Hayot (GBH), le plus riche des Antilles, a touché 57 millions d’euros de subventions en 2024 sans aucune contrepartie.
Département ou pas, le cancer économique et social du capitalisme et de ses corollaires, le mépris colonial et le racisme, sont toujours bien présents.