Le 29 septembre 1936, Félix Éboué est nommé Gouverneur intérimaire de la Guadeloupe. Il prend officiellement ses fonctions le 27 octobre 1936. C’est le premier fonctionnaire noir à accéder à un grade aussi élevé en Guadeloupe. Membre de la SFIO (ancêtre du Parti Socialiste) il y est chargé d’appliquer la politique du Front populaire qui vient d’arriver au pouvoir.
Éboué un gouverneur au service du pouvoir colonial
Petit-fils d’esclave, il est né en Guyane en décembre 1884, soit 36 ans après l’abolition de l’esclavage. Après le baccalauréat il réussit le concours de l’école coloniale à Paris. L’école coloniale prépare les cadres supérieurs de l’administration coloniale à gérer les colonies. Avant d’être nommé gouverneur de la Guadeloupe, il est affecté au Congo à la fin de son cursus, à Madagascar puis en Oubangui-Chari dans l’actuelle République centrafricaine. En 1933, il est nommé secrétaire général du gouvernement de la Martinique. Durant deux ans, il assure l’intérim du gouverneur. En 1938, il est nommé gouverneur du Tchad puis après son ralliement à Charles de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale, il est nommé gouverneur général de l’AEF (Afrique Équatoriale française) qui comprenait le Gabon, le Tchad, le Congo et l’Oubangui. Jusque-là il aurait été impensable de nommer un Noir à des postes aussi importants en Afrique et aux Antilles. Mais le pouvoir colonial s’est rendu compte de l’avantage qu’il pouvait tirer de Noirs diplômés issus de ses colonies afin de mieux faire passer sa politique coloniale d’oppression auprès des Noirs d’Afrique et des Antilles.
Chargé de rétablir l’ordre au service des capitalistes
Félix Éboué arrive en Guadeloupe le 20 octobre 1936, il est gouverneur en titre après avoir exercé comme secrétaire général en Martinique. Il a déjà une longue expérience comme administrateur des colonies en Afrique noire.
Il faut rappeler qu’en France en juin 1936 la classe ouvrière française, au bord de la révolution sociale, a pu arracher au patronat certains avantages sociaux comme la réduction du temps de travail à 40 heures par semaine, les congés payés (15 jours), les conventions collectives.
Dans les années 1930, les populations de la Martinique et de la Guadeloupe vivaient dans une immense pauvreté : habitat insalubre, salaire de misère. On y mourait de malnutrition et de maladies tropicales. Éboué arrive aux Antilles dans un contexte de révoltes sociales, les travailleurs se battent dans le secteur des usines à sucre et des champs de canne pour obtenir de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Cette classe ouvrière est férocement exploitée par une classe de propriétaires blancs et de Békés (riches capitalistes descendants des premiers colonisateurs). À l’époque les grèves d’avant récolte sucrière se soldaient régulièrement par des affrontements avec les gendarmes qui n’hésitaient pas à faire feu, blessant, tuant des travailleurs. Dans ce contexte explosif, Eboué a aussi été envoyé pour rétablir le calme et l’ordre. Il prononçait des discours devant des grévistes, des ouvriers pour mettre fin aux conflits. En décembre 1936, les ouvriers du secteur de La Boucan à Sainte-Rose étaient en lutte. Ils ont cerné la maison du directeur de l’usine. Eboué a joué pleinement son rôle de pompier au service de l’État et des gros propriétaires blancs. Il se rendit sur place et dit aux ouvriers : « j’étais heureux, moi, un Noir, de venir vous administrer, vous des gens de ma race… vous savez que je suis venu en Guadeloupe dans le but d’obtenir que votre situation soit rendue décente. Je connais tous vos besoins, et vous, vous savez que vous pouvez compter sur moi pour les satisfaire… On me conseille… d’appeler la gendarmerie… pour vous obliger à délivrer ces Blancs, un homme, une femme et deux enfants que vous tenez prisonniers depuis ce matin dans cette maison… Je n’appellerai pas la gendarmerie car ce qu’on veut c’est faire couler le sang. » Après ce discours les ouvriers se dispersèrent. Durant toute la durée de son gouvernement, il ne fit jamais intervenir les gendarmes.
Félix Éboué a su se forger une forte popularité parce qu’il a pu éviter des bains de sang. Il gagna le surnom de « papa Éboué » et quand il quitta la Guadeloupe c’est sous les acclamations de la foule.
Mais le problème des bas salaires, de l’exploitation féroce n’était pas réglé. Éboué utilisait l’argument de la couleur de sa peau pour tenter d’amadouer les travailleurs.
« Jouer le jeu » : accepter son sort de colonisé
Les cercles « ébouistes », francs-maçons, socialistes ou de droite nous ressortent régulièrement le discours d’Éboué qu’ils ont rendu célèbre : « jouer le jeu ». Il a tenu ce discours au lycée Carnot à Pointe-à-Pitre le 1er juillet 1937. Voici un extrait de ce discours : « …jouer le jeu c’est aimer les hommes, tous les hommes et se dire qu’ils sont tous bâtis sur une commune mesure humaine qui est faite de qualités et de défauts, jouer le jeu c’est mériter notre libération ». Ce discours d’évangélisation des masses est hypocrite. Il parle de respecter les valeurs. Mais de quelles valeurs s’agit-il ? Deux ans après une partie de cette jeunesse des colonies allaient servir de chair à canon pour la bourgeoisie sur les champs de bataille en Europe pour soi-disant défendre la liberté. La jeunesse colonisée d’Outre-mer est piétinée, discriminée par le racisme et exploitée.
Ces valeurs de liberté, d’égalité entre les hommes, prônées par Éboué ont été piétinées par lui-même. Il a fermé les yeux sur les pires exactions commises par l’Empire colonial français, surtout en Afrique.
En novembre 1940, Éboué est nommé gouverneur général de l’Afrique équatoriale française à Brazzaville qui devient la capitale de la France libre. Il va sous les ordres de De Gaulle imposer aux populations des efforts de guerre. Il a soutenu le travail forcé. Par cette exploitation, les revenus tirés des exportations de caoutchouc et d’or explosent. Dans les mines d’or des centaines d’ouvriers creusent la terre dans des conditions de travail très pénibles, travaillant douze à quinze heures par jour, subissant les violences.
Pour la construction du chemin de fer « Congo-Océan » pour lequel on déplaça des populations entières, on exploita des dizaines de milliers d’hommes jusqu’à leur mort. Tout cela s’est produit pendant qu’Éboué servait comme haut administrateur en Oubangui. Pendant que des milliers d’Africains crevaient comme des bêtes sur le chemin de fer Congo-Océan, lui recevait la Légion d’honneur en 1927.
En Martinique comme en Guadeloupe, ce ne sont pas par les discours d’Éboué qui ont permis les avancées sociales, les libertés démocratiques. Elles ont été gagnées par la lutte, les grèves et des soulèvements dans tous les secteurs comme dans les plantations ou le Bâtiment.