Dans la mémoire populaire, 1936 est souvent réduit à la victoire électorale des partis de gauche à travers le Front populaire et aux congés payés. Pourtant, ce qui marqua véritablement cette période, ce fut l’irruption de la classe ouvrière sur la scène politique.
Pendant plusieurs semaines, des millions de travailleurs démontrèrent leur force collective et firent vaciller l’autorité du patronat.
Un contexte de crise
La crise économique frappait durement le monde du travail depuis le début des années 1930. Chômage, misère, baisse des salaires et aggravation de l’exploitation nourrissaient un profond mécontentement. La victoire électorale du Front populaire, en mai 1936, fit naître l’espoir d’un changement. Mais les travailleurs n’ont pas sagement attendu les décisions d’un gouvernement. Ils passèrent eux-mêmes à l’action.
La classe ouvrière à l’offensive
Les grèves éclatèrent dans plusieurs entreprises avant de s’étendre à tout le pays. Très vite, elles prirent une forme nouvelle : l’occupation des usines. Les ouvriers restaient sur leurs lieux de travail, tenaient des assemblées générales quotidiennes, organisaient la vie collective et empêchaient les patrons de reprendre le contrôle.
En quelques jours, le mouvement gagna des milliers d’entreprises. Près de deux millions de travailleurs participèrent à cette grève générale. Les drapeaux rouges flottaient sur les usines occupées. Les patrons ne commandaient plus. La bourgeoisie découvrait avec inquiétude qu’une société ne fonctionne pas grâce aux actionnaires mais grâce à ceux qui produisent toutes les richesses.
Les accords de Matignon
Les accords de Matignon furent signés dans l’urgence pour tenter d’arrêter l’extension du mouvement. Les travailleurs arrachèrent des augmentations de salaire, la reconnaissance des syndicats et des délégués ouvriers, ainsi que les conventions collectives. Vinrent ensuite la semaine de quarante heures et les deux semaines de congés payés.
Ces conquêtes furent considérables. Elles ne furent ni un cadeau du patronat ni une faveur du gouvernement Blum. Elles furent le produit direct de la grève générale et de la peur inspirée à la bourgeoisie par la mobilisation ouvrière.
Derrière les revendications immédiates se profilait une question plus profonde. Qui dirige la société ? Dans des milliers d’entreprises, les travailleurs avaient montré qu’ils pouvaient s’organiser eux-mêmes et faire fonctionner la vie collective sans les patrons. La propriété capitaliste subsistait sur le papier, mais l’autorité patronale était déjà ébranlée dans les faits.
Une révolution trahie
C’est précisément au moment où le mouvement prenait des dimensions révolutionnaires que les directions du Front populaire, de la CGT et du Parti communiste s’employèrent à le canaliser. Leur objectif n’était pas d’aller jusqu’à remettre en cause le pouvoir de la bourgeoisie, mais d’obtenir des réformes tout en préservant l’ordre social existant. La phrase de Maurice Thorez (secrétaire général du Parti communiste), « Il faut savoir terminer une grève », résuma cette politique.
Les grèves cessèrent progressivement, les usines furent évacuées et la bourgeoisie reprit la main. Les travailleurs conservèrent des acquis précieux, mais le pouvoir économique resta entre les mêmes mains.
Toute la contradiction de Juin 1936 est là. La classe ouvrière démontra une puissance extraordinaire et fit reculer le patronat comme rarement dans l’histoire. Mais faute d’une direction révolutionnaire capable de transformer cette force en combat pour le pouvoir, le mouvement s’arrêta en pleine course.
C’est pourquoi Juin 1936 demeure à la fois le souvenir de grandes conquêtes ouvrières et celui d’une révolution qui ne put aller jusqu’au bout.