Il y a 224 ans, le 7 juin 1802, Toussaint Louverture, ancien esclave et grand meneur de l’armée révolutionnaire de Saint-Domingue (l’actuel Haïti), était fait prisonnier. Son tortionnaire, le général Leclerc, était l’envoyé de Napoléon Bonaparte pour rétablir l’esclavage. Toussaint Louverture sera déporté en France, au Fort de Joux où il mourra le 7 avril 1803.
D’esclave à affranchi
François-Dominique Toussaint Louverture, raccourci en Toussaint Louverture ou Toussaint Bréda (nom de son ancien maître), est né esclave vers 1743 à l’habitation Bréda du Haut-du-Cap près du Cap-Français (actuel Cap-Haïtien au nord du pays alors colonie française de Saint-Domingue).
Son enfance et sa jeunesse sont peu connus mais on sait qu’il fut d’abord un domestique, très probablement cocher. Il savait lire et écrire, ce qui était très rare à l’époque parmi les personnes réduites en esclavage. Il fut affranchi par son maître.
Le révolutionnaire
La colonie française de Saint-Domingue était désignée comme « La perle des Antilles » car de là provenaient les trois quarts du sucre vendu dans le monde, en plus du café, du coton et de l’indigo. C’était le fruit du travail d’un demi-million d’esclaves déportés d’Afrique ou nés sur place.
Lorsque la Révolution française de 1789 et ses idées de liberté atteignirent la colonie, les 5 000 planteurs blancs voulaient continuer à commercer librement, tandis que 28 000 Mulâtres et Noirs affranchis, embrassèrent les idées de la révolution et exigeaient l’égalité avec les Blancs.
Mais ce sont les esclaves qui s’armèrent et déclenchèrent la révolte révolutionnaires. En août 1791, 100 000 esclaves des plantations du Nord se soulevèrent pour arracher leur liberté. On situe le départ de cette révolte lors de la cérémonie vaudou du Bois-Caïman menée par l’esclave Boukman.
Toussaint Louverture constitua alors une armée de 3 000 à 4 000 esclaves. Il se fit remarquer rapidement pour ses talents militaires et sa discipline et sera ainsi promu lieutenant-général de l’armée des Noirs en 1793.
Face à l’insurrection, l’Assemblée nationale française issue de la révolution de 1789 envoya un représentant sur place, Sonthonax, pour affirmer son autorité sur l’île, de peur que celle-ci ne passe sous domination anglaise ou espagnole. Toussaint collabora avec Sonthonax qui proclama l’abolition de l’esclavage en août 1793 avant que la Convention française ne le fasse officiellement le 4 février 1794. C’était pour rallier les Noirs à la cause française afin de vaincre les Anglais et les Espagnols.
Les Noirs, maîtres de l’île
En 1797, l’armée de Toussaint se rendit maîtresse de l’île après avoir vaincu les Anglais et les Espagnols et mis les français sous contrôle.
Les anciens maîtres blancs perdirent esclaves et plantations. Les Mulâtres qui libérèrent leurs esclaves conservèrent leurs plantations et devinrent, avec les officiers supérieurs noirs de Toussaint, une composante de la nouvelle classe dirigeante. Les Mulâtres menés par Rigaud, Pétion, Villatte… s’établirent surtout dans le Sud.
En moins d’une décennie, Toussaint Louverture parvint à se hisser politiquement à la tête de Saint-Domingue. Il instaura un nouvel ordre, inspiré du modèle colonial de l’Ancien Régime, mais profitant aux militaires de couleur, surtout aux Noirs.
Le 4 mars 1801, Napoléon Bonaparte nomma Toussaint capitaine-général de Saint-Domingue, c’est-à-dire deuxième personnage le plus important de la colonie après le représentant légal de la France sur place. Dans la foulée, Toussaint Louverture se nomma lui-même gouverneur à vie de Saint-Domingue.
Il établira une dictature militaire en opposition avec les deux chefs historiques de l’armée révolutionnaire : Jean-François et Biassou.
Si l’esclavage était officiellement supprimé, le travail forcé de la terre était maintenu pour des milliers de Noirs. Les anciens esclaves refusèrent le retour aux plantations et se révoltèrent, affrontant une répression qui fit un millier de victimes. Les masses se détournèrent petit-à-petit de Toussaint au moment même où Bonaparte décidait de récupérer l’île en faisant débarquer ses troupes menées par le général Leclerc pour restaurer l’autorité coloniale et rétablir l’esclavage. C’est ce recul momentané de la révolution qui, en fait, sonna le glas pour Toussaint. Il n’avait pas à ce moment-là l’appui des masses.
L’arrestation
Toussaint décida de se battre et mobilisa son armée de 30 000 soldats. Cependant, il fut rapidement vaincu malgré les pertes importantes infligées à l’armée française.
Le 6 mai 1802, Toussaint Louverture fut contraint de capituler, puis fut assigné à résidence. Leclerc lui laissa croire qu’il pouvait encore négocier pour sortir honorablement de la situation.
Dans la nuit du 7 juin, Toussaint accepta de se rendre à un rendez-vous secret pour négocier une amnistie. L’opération fut dirigée par le général Jean-Baptiste Brunet, qui avait gagné sa confiance en multipliant les marques d’amitié et de respect.
Toussaint était naïf à ce moment-là, très peu accompagné, sans ses gardes, car on lui avait promis que rien ne lui serait fait. Plusieurs détachements français encerclèrent discrètement son habitation avec à l’intérieur, sa famille : son épouse Suzanne, plusieurs de ses enfants ainsi que ses soldats, ses proches et ses domestiques.
Toussaint fut alors capturé par traîtrise, embarqué sur un bateau avec ses proches et expédié à Brest puis fut fait prisonnier au Fort de Joux dans le Jura où il fut soumis à un régime carcéral très dur. Affaibli par le froid et la maladie, il mourra en 1803.
La révolution victorieuse
En voulant rétablir l’esclavage, Bonaparte déclencha une nouvelle insurrection. Le général Leclerc, chef de l’expédition française, écrivit à Bonaparte : « Ce n’est pas tout d’avoir enlevé Toussaint, il y a ici 2 000 chefs à faire enlever. » Dessalines, Christophe et les autres généraux noirs prirent la tête du soulèvement.
Alors que les armées de Napoléon remportaient des victoires en Europe, ses soldats échouèrent devant 400 000 esclaves en lutte pour leur liberté, et l’esclavage ne put être rétabli. Le 18 novembre 1803, la bataille de Vertières, obligea les troupes envoyées par Bonaparte à capituler et cette première guerre coloniale perdue par la France déboucha sur l’indépendance d’Haïti.
En fin de compte malgré des revers c’est l’armée de Toussaint qui constitua le véritable parti révolutionnaire.