Le 16 juin 1966, à Greenwood, dans le Mississippi, un dirigeant du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), Stokely Carmichael, lance devant la foule un slogan qui fait le tour du monde : « Black Power ! ».
Ce fut lors de la « Marche contre la peur », commencée quelques jours plus tôt et organisée pour défendre le droit des Noirs à voter et à circuler librement dans le Sud ségrégationniste.
Pour la première fois, l’expression « Black Power » devient le mot d’ordre d’une partie du mouvement noir américain.
Depuis le début des années 1960, la lutte pour les droits civiques a remporté d’importantes victoires. Le Civil Rights Act de 1964 interdit la ségrégation et le Voting Rights Act de 1965 garantit le droit de vote des Noirs dans tous les États. Sans illusions : les discriminations, la misère, les violences policières se poursuivirent. Dans les ghettos noirs du Nord et dans le Sud du pays, beaucoup de jeunes Noirs, militants, estiment que les avancées légales ne changent pas leur condition.
Au même moment on assiste à une série d’explosions sociales. Les émeutes d’Harlem dès 1964, et en août 1965 le quartier de Watts qui s’embrase pendant plusieurs jours. Entre 1964 et 1968, plus de 200 villes américaines sont touchées par des révoltes des quartiers noirs. Une partie du mouvement noir se radicalise et remet en cause la stratégie non violente incarnée par Martin Luther King.
Le Black Power devient l’expression de cette radicalisation. Au sein du SNCC, les militants parlent davantage sur l’autonomie politique des Noirs et sur leur capacité à s’organiser indépendamment des institutions blanches. En 1966 apparaît également le Black Panther Party, qui organise l’autodéfense armée face aux violences racistes, et développe des programmes sociaux dans les quartiers populaires.
Le mouvement du Black Power témoigne d’un mouvement noir de masse capable de défier l’ordre établi.
La répression et les opérations du FBI contre les dirigeants noirs jouera un rôle important dans l’affaiblissement du mouvement au début des années 1970. Mais le Black Power avait aussi ses propres limites. Son orientation nationaliste séparait la question raciale de la question sociale.
La révolte des Noirs jusqu’aux années 70 fut un mouvement de masse d’une ampleur exceptionnelle. Des millions de Noirs, ouvriers, habitants des ghettos, fermiers, femmes, hommes et jeunes, se mobilisèrent contre le racisme et l’oppression. Cette colère profonde s’exprima jusque dans le sport, comme lors des Jeux olympiques de Mexico en 1968, lorsque Tommie Smith et John Carlos levèrent le poing sur le podium. L’importance de cette mobilisation explique aussi la violence de la répression menée par l’État américain.
Cette révolte eut un écho international. Elle fut suivie avec attention dans les pays colonisés ou dominés par l’impérialisme, notamment en Afrique et aux Antilles. Elle représentait un enjeu mondial : si les travailleurs noirs parvenaient à entraîner les travailleurs blancs dans un combat commun, c’est l’ensemble du système capitaliste américain qui pouvait être ébranlé.
Malgré les divisions raciales entretenues par la bourgeoisie, des exemples d’actions communes existèrent entre travailleurs noirs et blancs, notamment lors de la révolte de Detroit en 1967, dans certaines grèves ou dans l’opposition à la guerre du Vietnam.
Cette convergence resta pourtant limitée. L’une des principales raisons fut l’absence d’un parti ouvrier révolutionnaire noir armé d’un programme d’organisation indépendante des travailleurs noirs. Les organisations nationalistes noires cantonnaient la lutte des Noirs au mouvement noir général. Il n’y eut rien de spécifique en faveur des travailleurs noirs des usines et des ghettos.
La révolte noire resta isolée de la classe ouvrière noire et de ce fait ne put faire la liaison politique et organisationnelle avec les frères de classe blancs. Malgré sa force et son importance historique, elle ne déboucha pas même sur un début de remise en cause générale du système social dominé par le capitalisme.